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Avis BD de Jean Loup sur Cent mille journées de prières


Note moyenne de Coin BD sur la série Cent mille journées de prières Moyenne Coin BD : 3,75/5
Note moyenne de Jean Loup sur la série Cent mille journées de prières Moyenne de Jean Loup : 4,00/5
 
Note de l'album : 4,00
Tome 1 : Livre premier

C'est le genre d'album qui s'apprivoise. On l'ouvre sans trop savoir ce qu'on va trouver derrière cette couverture austère qui se révèlera finalement bien choisie. On feuillette sans être ébloui par le graphisme, on se dit qu'on le lira un peu plus tard. Et puis arrive le jour où l'on se lance. On est d'abord neutre, puis on accroche, et en fin on est touché par cette belle histoire d'enfance.

Louis est un jeune garçon dont le père est absent. Pire, il ne sait quasiment rien de lui. Fils unique, marqué par sa différence physique (avoir un père asiatique dans une école de Normandie vous place immédiatement au rayon des curiosités), solitaire, Louis se prend d'affection pour son oiseau. Et quand le petit animal meurt, le garçon continue à se confier à lui, et même à l'interroger, persuadé que l'oiseau en sait beaucoup sur ce père dont Louis ne sait à peu près rien.

"Cent mille journées de prières" va certainement donner de l'importance aux monstruosités commises par les Khmers rouges au Cambodge. Mais dans ce premier volume, ce qui est au centre du récit est bien la solitude d'un enfant qu'on prive de son père jusque dans la représentation mentale qu'il peut en avoir. La mère n'a rien de monstrueux en soi, mais par égoïsme, elle ne veut pas repenser au passé et élude toute question de son fils concernant son père, le plongeant inévitablement dans une grande souffrance psychologique. Et cela, les auteurs le dépeignent remarquablement bien.

On s'attache très vite à Louis dont on suit les angoisses avec beaucoup d'intérêt. Le scénario est bien équilibré, avec des personnages très crédibles et une belle narration. Les scènes de vie quotidienne ont une intensité apportée par le mal-être de Louis et par les questions que le lecteur se pose lui-même sur ce qui est arrivé à ce père absent.

On imagine un deuxième album au ton un peu différent. En tout cas, celui-là donne franchement envie de connaître la suite car il distille avec talent une émotion contenue mais profonde.

Note de l'album : 4,00
Tome 2 : Livre second

Deuxième et dernière partie de ce beau récit consacré à l'enfance et à un drame asiatique.

L'enfance, c'est Louis, le jeune garçon né d'une mère française et d'un père asiatique dont il ne sait à peu près rien. Quand il essaye d'en savoir un peu sur lui, Louis se heurte à la chape de plomb posée par une mère qui veut oublier son passé. Enfance qui se construit autour d'un vide fondamental, qu'on ne peut combler et que Louis cherche à réduire avec le réconfort de son oiseau mort qu'il a secrètement conservé - comme un macabre confident ou, plutôt, comme un passeur entre deux mondes qui possède des informations ignorées des vivants.

Le drame asiatique, qui est révélé dans cette deuxième partie du diptyque, est celui du Cambodge à la fin des années 1970. La folie intolérante des Khmers rouges a conduit en quelques années à une épuration terrible qui reste parmi les monstruosités d'un XXe siècle qui n'a pas été avare en meurtres de masse. Louis va découvrir la vérité sur son père. Les auteurs centrent leur récit sur cette quête fondamentale et touchante, tout en dévoilant avec pudeur et force le monstrueux contexte khmer.

C'est émouvant, intelligent, bouleversant, sensible et judicieusement mis en images par Michaël Sterckeman. On ne sort pas indemne de cette oeuvre forte qui sensibilise les lecteurs occidentaux à un drame lointain dont nos manuels d'Histoire parlent bien peu, alors même que les Cambodgiens commencent à peine à ne plus occulter cette page sombre de leur passé. Le mot de la fin, terrible, est celui de la mère de Louis : "comment le monde peut-il continuer à vivre alors que nous sommes tous morts ?".