
Tout la séduction de Blake et Mortimer vient de son côté suranné, du contraste entre un imaginaire encore très vieille Europe et les fantasmes de la science fiction.
L'Atlantide de Jocobs mêle les souvenirs d'une Grèce imaginaire et de l'Amérique précolombienne. La noblesse d'un peuple d'élite et civilisé face aux peuples barbares. Comparez les traits fins du prince atlante aux traits grossiers, massifs, du chef indigène ! On sent qu'on est encore, ici, dans un esprit d'avant la fin des colonies. On ne pourrait plus aujourd'hui utiliser de tels schémas au premier degré. Mais tout l'intérêt vient de ce côté politically incorrect qui colle à l'esprit de l'époque - et en fait de toute l'histoire européenne jusqu'à tout récemment.
La science fiction plus moderne est à la fois beaucoup plus sophistiquée et plus abstraite, plus déconnectée et souvent, somme toute, plus inoffensive.
Bref, on retrouve ici le charme désuet d'un monde disparu - et je ne parle pas de l'Atlantide...

Malgré ses défauts, j'avoue mon faible pour cette aventure parisienne de Blake et Mortimer. Le réalisme minutieux est élevé ici jusqu'à une sorte de perfection. Le décalage des époques ajoute désormais au fait que tout semble à la fois très proche et très lointain, familier et étrange. Même les décalages entre niveaux de langue sont savoureux - on se croirait dans de vieux films français des années 50. Jacobs conserve par ailleurs sa capacité à créer des savants fous comme on les aime, avec leur air positiviste du 19e siècle mêlé d'une bonne dose de délire mégalomane.

Très réussi pour le dessin, surtout les nombreux extérieurs aux couleurs claires : on prend l'air, dans une série qui nous a habitués aux confinements claustrophobes. Le scénario de contre-espionnage est classique mais bien mené. L'ambiance, british a souhait. Il est par ailleurs agréable de voir Blake prendre plus d'importance.

Le meilleur des albums post-Jacob, à mon sens. Toute la partie russe est ce qu'il y a de mieux dans le genre en BD. On y trouve les divers aspects du monde soviétique, ses complications, la paranoïa, l'idéalisme de quelques esprits d'exception, et tout ça - c'était le défi - avec nuance, sans rien d'unilatéral dans le jugement malgré l'ambiance très guerre froide. Le dessin est précis, efficace, même si les couleurs sombres étonnent d'abord. Mais tous ces verts grisâtres contribuent à l'ambiance très URSS années cinquante.
Un apport indéniable : la présence cruciale de personnages féminins, si totalement absents de l'univers de Jacob.

Avis mitigé. J'aime bien l'ambiance américaine des années 50, les petites rues du mid-west, les intérieurs fonctionnels, les kids devant la télé. Il est d'ailleurs étonnant de constater que Jacobs n'avait jamais amené ses héros aux États-unis pas plus qu'en URSS.
Sans être ratée, la dimension science fiction est loin d'être pleinement réussie. Les humains venus du futur manquent de caractère. Qu'ils soient laids, on leur pardonne. Mais on ne voit pas trop pourquoi ils ont eu besoin d'un "méchant" du 20e siècle - ce qui nous vaut le retour inattendu et plutôt inutile d'un ancien personnage de la série - ni pourquoi ils seraient si avancés dans un aspect de la science et nuls dans un autre. Tout cela n'est pas très convaincant.

Toujours difficile d'apprécier pleinement la première partie d'une histoire en deux tomes. Malgré tout, l'album ne m'a pas du tout fait la mauvaise impression que certains décrivent. Bien au contraire : il m'a paru ambitieux et réussi.
Ambitieux ! Plonger ainsi dans la jeunesse de Mortimer... Excellente idée, d'ailleurs, de situer l'action aux Indes. Le milieu colonial est décrit sans surprise, mais par petites touches qui installent peu à peu le climat. Pensons à l'excentrique mère de Mortimer. Mais c'est surtout celui-ci, au caractère prompt, qui semble convaincant, y compris dans l'amour soudain éprouvé pour une princesse indienne.
La partie belge du récit m'a paru un peu plus laborieuse. Tout de même, l'atmosphère de suspicion entre l'Occident et le Tiers-monde donne une touche réaliste à l'ensemble. Les auteurs doivent de nouveau être loués d'inscrire ainsi Blake et Mortimer dans leur époque plus encore, en un sens, que ne le faisait Jacobs lui-même.

Suite complexe, peut-être un peu trop, notamment dans l'aspect science fiction. Les auteurs eux-mêmes semblent s'y perdre un peu : fallait-il, ou non, une transmission radio pour réussir les "voyages" cérébraux ?
Mais peu importe. Les conflits entre bases antarctiques sont à la fois dépaysants et réalistes dans leur dimension de guerre froide (c'est le cas de le dire...) La brève reprise du récit indien réserve des surprises et au total le double album enrichit considérablement le profil de Mortimer.

Pas mal du tout... Pour l'ambiance grecque, pour l'évocation d'un autre destin à Judas.
Bien sûr, on pense sans cesse au mystère de la grande pyramide ou même à certains Tintin (un des nouveaux personnages fait immédiatement penser à Rastapopoulos), ou aux aventuriers de l'arche perdue... Voilà peut-être le défaut de l'album - une impression de déjà vu dans le récit.
Mais attendons la suite...

Grosse déception, qui me fait douter, pour la 1ère fois, du bien fondé de continuer la série.
Les auteurs semblent constamment paralysés par la peur de sortir des fameux "codes" de Blake et Mortimer. Il est ressort un récit où tout est convenu : des scènes souterraines fades, des scènes "couleur locale" fades, des méchants fades ("puis-je me joindre à vous", demande de manière pitoyable un Olrik qui ne fait plus que de la figuration dans son propre rôle), des explications mythologiques lourdes et fades aussi...
À tout prendre, le premier tome m'apparaissait plus réussi. L'évocation de l'antique récit de Judas n'était pas sans intérêt alors que dans le deuxième tome, ces histoires de deniers de Judas ne semblent plus qu'un prétexte faible qui a du mal à soutenir l'action. On a l'impression que les auteurs s'en aperçoivent eux-mêmes, lorsqu'ils nous disent que leur Von Stahl est un brin fêlé du chapeau pour donner tant d'importance à tout cela...
Encore un ex-nazi, d'ailleurs ! Et tellement moins bien réussi que l'inquiétant ex-nazi des premiers tomes de Tramp, dont la cruauté machinale et froide était crédible, contrairement au Rastapopoulos d'opérette dont nous afflige ce tome de Blake et Mortimer.
Autres faiblesses majeures... L'incapacité à faire vivre ce village grec, qui n'est qu'un décor très abstrait. Et surtout cette façon de nous télégraphier - deux fois plutôt qu'une ! - les "trahisons" par une case qui révèle tout à l'avance.
Un des atouts des Blake et Mortimer sans Jacobs avait été jusqu'ici d'ancrer le récit de manière réaliste dans les années cinquante. On y rencontrait des Russes, des Américains, un climat de guerre froide et de décolonisation. Cet ancrage contemporain disparaît ici avec cette histoire de nazillons de pacotille. Un autre atout des albums post-Jacob avait été d'oser approfondir le passé de Blake ou de Mortimer, notamment dans les Sarcophages du 6e continent. Rien de cela ici.
La Grèce et l'évocation des débuts du christianisme aurait pu sauver la mise, mais ce n'est malheureusement pas le cas.