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Loïc Dauvillier et Marc Lizano, auteurs de L'enfant cachée

Interview : Loïc Dauvillier et Marc Lizano, auteurs de L'enfant cachée

 
 

Aujourd'hui sort en librairie "L'enfant cachée", superbe album-témoignage d'une enfance juive durant la seconde guerre mondiale, dédiée aux plus jeunes.

Tombé sous le charme de cet album, je suis rentré en contact avec Loïc Dauvillier et Marc Lizano, qui ont gentiment répondu à mes questions.

Les crayonnés qui illustrent cette interview sont des essais de couvertures aimablement fournis par Marc Lizano.

Bonne lecture !

 
 

Piehr : - Bonjour Marc Lizano, bonjour Loic Dauvillier. Les lecteurs et visiteurs de Coin BD vous connaissent par vos ouvrages respectifs. Pouvez-vous nous présenter comment vous êtes venus au neuvième art ?


Marc : Pour ma part, ça commence à remonter à loin. J'ai beaucoup recopié de dessins étant petit, des lucky luke, des gaston, des astérix… Adolescent, je vivais dans une petite ville et l'ouverture d'une petite librairie m'a permis de découvrir des bd plus adultes (Bilal, Bourgeon, tardi, Moebius).

Je n'ai ceci dit pas fait beaucoup de bd à cette période. Deux pages à 16 ans pour le concours de Fougères (où je vais maintenant comme auteur jeunesse) que j'ai gagné puis quelques essais ça et là, un autre concours à montfort sur Meu aussi, gagné la même année que Nicoby… C'est, étudiant à la fac de Philo de Rennes, découvrant la scène bd indés (le simo, brulos le zarzi, l'association, réciproquement, jade…) que j'ai pensé à en faire un peu plus sérieusement… J'avais fait une bd pour une école de musique à Ploërmel mais j'ai surtout publié plein de fanzines, de livres illustrés en micro édition (oh la vache!, Hybrid comix…) avant d'en faire réellement mon métier. En gros, depuis 1998, je n'ai plus arrêté, alternant des micros publications, des ouvrages jeunesse, de la bande dessinée et de l'illustration pour la presse aussi.

Loïc : Longue histoire… Pour faire court, je dois mon parcours de scénariste à une longue discussion avec Jean-Luc Loyer. C’était en 2003, lors d’un petit déjeuner sur un festival. Je ne sais pas s’il a mesuré ce qu’il me disait ce matin là, mais en rentrant chez moi j’ai eu envie d’essayer d’écrire un scénario. Cette impulsion m’a permis d’écrire le premier tome de LA PETITE FAMILLE.


Piehr : Début janvier 2012, votre superbe album "L'enfant cachée" est paru aux éditions Le Lombard. Quel a été le déclencheur de l'écriture de cet album ?


Marc : Quand nous travaillions avec Loïc sur la trilogie de la petite famille, ma fille était petite et au moment de l'anniversaire de la libération des camps, elle a entendu des brides d'infos à la radio, à la tv. Un jour, elle m'a demandé ce qu'étaient des "chambres de gaz" et je me suis retrouvé bien démuni pour expliquer à cette petite de 4 ans ce que pouvaient être les conflits franco-allemands, l'histoire de l'Europe, la montée des totalitarismes, la république de Weimar, Hitler, les nazis ou l'antisémitisme. Je lui ai juste expliqué que c'était compliqué et assez terrible, mais qu'on en reparlerait quand elle serait plus grande, ce que nous avons fait et faisons encore depuis…

Elle a aujourd'hui 12 ans passés et a lu, entre autres, le journal d'Ann Franck il y a deux ou trois ans, avant d'aller à Amsterdam où elle a tenu à visiter sa maison. C'est une chose importante d'incarner l'histoire, de mêler parfois les petites histoires avec la grande.
Sur la petite famille, nous avions décidé de réellement arrêter la série avec la mort de Pépé. ça aurait été assez factice de continuer la série ensuite. Travailler sur la période de la guerre, c'était alors et un sujet et une piste de travail qui me tentaient. Même si je savais alors que je ne souhaitais pas aborder frontalement la réalisation de pages dans les camps. Pour un public d'enfants, je pensais que soulever la question de l'horreur de la guerre par la séparation pouvait être tout aussi parlant.
Ensuite, le rapport à un apprentissage de l'histoire peut se mettre en place, avec les années. Moi, je n'ai percu ces réalités que bien plus tard, quand j'étais au collège, avec les lectures de Robert Merle, de Primo Levi ou même de Martin Gray, en parallèle de mes cours d'histoire…

Loïc : C’est exactement comme Marc le décrit. Je me souviens précisément de la discussion... C’était dans sa cuisine. La situation rencontrée par Marc a déclenché une discussion sur notre rôle de papa face au devoir de Mémoire. C’était une discussion de père. Rapidement nous nous sommes interrogés sur la pertinence d’écrire une histoire en bande dessinée sur le sujet. C’était en 2005. Comme le temps passe vite…



Piehr : On apprécie la subtilité de la narration graphique et de l'écriture, où tout semble concourir pour être lisible par tous, "de 7 à 77 ans". C'était important pour vous, de créer un livre tout public, transgénérationnel ?


Marc : C'est même essentiel. Le gaufrier aide à une lecture limpide et même le flash-back dans la structure du récit, c'est quelques chose de familier aux enfants à qui on raconte parfois les souvenirs de famille…

Il y a de nombreux titres sur la guerre pour les adultes ("Maus" en premier lieu, "Amours fragiles" ou "Il Etait Une Fois en France"…) mais assez peu pour les enfants. Curieusement, dans la littérature jeunesse, tous les sujets, tous les thèmes sont présents, c'est très loin d'être le cas dans la bande dessinée jeunesse.

Déjà nous avions eu des réflexions à propos de la petite famille sur l'idée que de parler de la disparition d'un proche, ça ne se faisait pas, comme si les enfants n'étaient pas confrontés à la mort dans leur "vraie" vie… Pour l'enfant cachée, avant sa sortie, il y a même eu une chronique avançant que "la grand-mère était inconsciente de parler de telles horreurs à une enfant". Ce genre d'ineptie renforce plutôt ma conviction que les choses ne doivent pas être tues, même si elles sont délicates à énoncer. Le silence, c'est précisément là où se sont enfermés beaucoup de survivants, d'enfants cachés. C'est une chose qui revenait souvent dans les témoignages, les rencontres avec les survivants ou dans nos lectures. Heureusement, la grande majorité des chroniques montrent que les lecteurs ont été sensibles à ce que nous avons cherché à raconter.

Loïc : Un livre appartient à l’auteur tant qu’il n’est pas terminé. Une fois qu’il est imprimé, il ne lui appartient plus. C’est les lecteurs qui décident d’en faire ce que bon leur semblent .Je dis cela car je n’ai pas eu l’intention de faire un livre tout public. J’ai clairement écrit un récit pour la bande dessinée jeunesse. Si vous me dites que c’est un livre tout public, je suis très heureux car je pense qu’un bon livre est un livre qui peut se lire par tous les publics. Ca flatte mon égo… Merci !

La chose dont je me sens responsable, c’est la manière d’aborder le sujet pour la jeunesse. Comme le dit Marc, il y a encore beaucoup de limite dans les sujets abordés par la bande dessinée jeunesse. Trop souvent, les auteurs, les éditeurs… (les adultes) considèrent que l’on ne peut pas tout dire à un enfant, qu’il y a des sujets que l’on ne peut pas aborder. Hors, je pense le contraire. Il suffit juste de le faire sincèrement.

Comme le précise Marc, ces limites n’existent pas en littérature jeunesse. Pourquoi ?

Lors de l’écriture de l’ouvrage, je souhaitais que la lecture de ce livre provoque des discussions entre les enfants et les adultes.
Mais ça… ça ne dépend pas des auteurs.
Si ce livre provoque ces discussions, alors nous aurons peut-être fait un ouvrage transgénérationnel… Mais ce n’est pas de notre responsabilité, c’est celle des lecteurs.


Piehr : Le scénario se base-t-il sur des éléments autobiographiques ?


Marc : Non, aucunement. C'est un récit de fiction, avec quelques parcours de vie et j'ai eu à cœur que la trajectoire et les bouleversements qu'a vécus la petite Dounia relève aussi de l'universel.
Loïc : J’ai utilisé les éléments glanés durant plusieurs années pour composer une vie qui n’existe pas. Tout est faux, pourtant tout pourrait être vrai. C’est la magie de l’écriture.


Piehr : On imagine que l'écriture comme le dessin ont du nécessiter un important travail préparatoire de recherche...


Marc : Pour ma part, j'ai lu, vu des films, des reportages et aussi rencontré un couple (une fille de déportés et un enfant caché) mais j'ai aussi fait confiance à la simplicité d'un récit humain. Loïc a aussi rencontré les responsables d'une association de mémoire qui a pu nous corriger, mais il en parlera mieux que moi. Nous avions aussi un projet très simple et balisé. Une petite fille en proie à l'Histoire qui la dépasse, la heurte et qui sera sauvée. Je défend cette idée de pouvoir parler de choses graves et terribles aux enfants, à la condition d'y faire preuve d'humanisme et de cœur…

Loïc : Oui… Un énorme travail préparatoire…. C’est d’ailleurs une chose qui me fait énormément réfléchir. Depuis 2005, ce projet est sur mon bureau. Cela signifie que je le porte depuis plus de 6 ans. Il est peut-être tant de revoir la clé de répartition des avances sur droit entre les différents co-auteurs (sourire). Lorsque l’on aborde ce type de sujet, on se doit de maitriser la chronologie des faits historiques. L’erreur n’est pas possible, pour ne pas dire inacceptable. On ne doit pas laissé la place à l’improvisation.

L’association dont parle Marc se nomme A.J.P.N.

« L'association Anonymes, Justes et persécutés durant la période nazie (A.J.P.N.) s'est créée pour offrir une plate-forme ouverte de contributions, d'échanges et de rencontres entre toutes les personnes désireuses d'apporter un témoignage qui permettra d'enrichir, de compléter et de faire connaître une histoire ou un épisode de sauvetage durant la Seconde Guerre mondiale. »

Lorsque j’ai poussé la porte de cette association, je venais pour présenter le projet. Plus de la moitié du découpage était réalisée. Je ne mesurais pas l’importance que l’A.J.P.N allait jouer dans le projet.
Hellen et Bernard (pierre fondatrice de cette association) ont posé un regard bienveillant sur le projet. J’ai pu venir les rencontrer régulièrement pour leur montrer l’évolution. Les discussions et les tasses de café ont été d’un incroyable soutien. Merci milles fois à eux.
L’aide apportée justifiait la présence du logo de l’A.J.P.N en 4eme de couverture. Je remercie Hellen Kaufman d’avoir accepté de rédiger une postface à ce livre. C’est un très beau cadeau.

A la fin du projet, l’A.P.J.N. et les éditions du Lombard se sont associés pour créer une exposition de 10 panneaux faisant le lien entre l’Histoire et notre fiction. Cette exposition sera présentée lors du festival d’Angoulême. Elle rejoindra ensuite le catalogue d’exposition de l’A.J.P.N. Si vous souhaitez accueillir cette exposition, il vous suffit de contacter l’association à cette adresse mail : ajpn@ajpn.org

Je vous invite à visiter le site de l’association : http://www.ajpn.org.
C’est un excellent moyen de découvrir une autre vision de l’histoire de son village, de sa ville.


Piehr : Concernant votre collaboration (associée au travail de Greg Salsedo sur la mise en couleur), s'est-elle imposée naturellement, sorte de continuité logique après "La Petite famille" ?


Marc : La petite famille n'a en soi rien à voir avec l'enfant cachée. Plus qu'une logique, il y a comme un petit air de famille dans ces récits… Sur la petite famille, Jean-Jacques Rouger avait pris en charge les couleurs alors que je le fais généralement quand je travaille dans l'édition jeunesse. Pour l'enfant cachée, j'ai là aussi eu de la chance avec Greg Salsedo. Avec l'un comme avec l'autre, j'ai eu de la chance, ils font partie de ces coloristes qui sont capables de vous rendre les pages en meilleur état que quand on les leur confie… Je n'ai pas tellement besoin de louer ses couleurs. Le résultat parle de lui-même.


Piehr : Comment cet album a-t-il été accueilli par Le Lombard ? Avez-vous du rencontrer d'autres éditeurs auparavant ? Le sujet peut sembler délicat, difficile à publier.


Marc : Le projet n'a pas été envoyé à tous les éditeurs. Il a été un temps question de le faire chez un autre éditeur mais le responsable éditorial pensait judicieux, pour des raisons à priori pédagogiques, de faire passer la petite fille dans les camps. Je trouvais que cela relevait d'une fausse bonne idée. Cela me paraissait délicat de "montrer" un camp d'extermination, de le dessiner, en ce sens que je ne savais pas si je pouvais faire cela avec justesse. Mais surtout, à cette période, une petite fille de 6,7 ou 8 ans passait directement par la chambre à gaz. C'était en complète contradiction avec notre récit, celui d'une petite fille juive, devenue grand-mère, racontant ces années noires à sa petite fille…

Loïc : Etant donné que le dossier était prêt, nous l’avons envoyé à l’ensemble des éditeurs de bande dessinée. Pol Scortesia a pris contact avec nous. La discussion avec Pol nous a rassuré. Il nous a assuré du soutien des éditions du Lombard sur le fond comme sur la forme du projet. Trois personnes ont eu un rôle primordial dans la réalisation de l’ouvrage : Pol Scortesia, Julie Van Den Eynde et Antoine Maurel. Ils ont été formidables. Sans eux, je ne suis pas certain que le projet serait disponible aujourd’hui.
Et puis, il ne faudrait pas oublier le coloriste. On n’en parle pas assez des coloristes. Greg a fait un travail formidable. Il y en a fallu de la patience pour travailler sur ce projet. Il ne s’est pas usé. Il a tenu la barre. Il a donné beaucoup sur ce projet. J’étais content lorsque j’ai reçu le livre car l’impression rend hommage à son engagement. Merci, Monsieur Greg !

Pour répondre à la question de l’investissement des éditeurs sur ce type de sujet et surtout, pour ce genre de sujet en direction de la jeunesse : je pense malheureusement que les éditeurs sont frileux. Le retour financier sur les bandes dessinées en direction de la jeunesse est trop faible pour prendre le moindre risque. Défendre la bande dessinée jeunesse demande plus d’énergie que pour une bande dessinée en direction des adultes. Heureusement, il y a des éditeurs comme les éditions de la gouttière. Je suis très content de pouvoir travailler avec eux. La signature aux éditions du Lombard mais surtout l’investissement de cet éditeur me rassure sur la possibilité de voir ce type de projet vivre au sein d’un gros groupe. J’espère que ce livre marchera pour permettre de ne pas fermer la porte qui vient d’être entrouverte. Il est important de faire de la bande dessinée jeunesse ouverte sur des sujets importants.


Piehr : Loic, avec des albums comme "Inès" (Drugstore), "Mamé" (6 pieds sous terre), et bien sûr "L'enfant cachée", on sent chez vous une envie particulière de traiter d'aventures humaines, introspectives, proches de votre lectorat. C'est une motivation particulière, un concours de circonstance ?


Loïc : Le concours de circonstance ? Non… Certainement pas ! C’est une démarche que je revendique.
Je ne vois pas ce qui peut être plus important que l’humain. Cela peut paraître futile dans une société où l’humain n’a pas une grande valeur… C’est justement pour cela qu’il est nécessaire de ne pas lâcher la barre.


Piehr : Vous pouvez nous donner un petit aperçu de vos projets d'albums futurs ?


Loïc : Je ne vais parler que des projets pour 2012.

En mai 2012, les éditions de la gouttière vont éditer Hugo & Cagoule. Marc Lizano assure le dessin de cet ouvrage.
Il s’agit d’un projet de bande dessinée sans bulle qui a pour objectif de désacraliser l’acte de dessiner.

En octobre 2012, les éditions Drugstore vont publier l’adaptation du roman de Yasmina Khadra : L’attentat. Il s’agit d’un regard particulier sur le conflit palestino-israëlien. Le dessin et la couleur sont assurés par Glen Chapron. C’est un livre de 150 pages avec une narration très dense. Nous sommes sur une base de 4 strips par planche, avec un maximum de 3 cases par strip. C’est un énorme travail.

Toujours en octobre 2012, les éditions des ronds dans l’O vont publier le projet Monsieur Lapin. Avec le dessinateur, Baptiste Amsallem, nous développons en parallèle la bande dessinée et le dessin animé. Il est évident que l’album sortira avant le pilote. C’est long l’animation… mais j’avais besoin de cette nouvelle expérience. J’ai déjà écrit un deuxième tome.

En fin d’année (je n’ai pas encore la date exacte), les éditions de la gouttière vont publier un nouveau one-shot jeunesse. C’est un livre que je réalise avec Alain Kokor. Le titre est Mon Copain Secret. Il sera question d’une petite fille qui trouve un éléphant caché dans le placard de sa chambre. Ce n’est pas une suite de petite souris, grosse bêtise. C’est une histoire totalement indépendante.


Piehr : Pour terminer, quelle place accordez-vous a des sites comme CoinBD qui donnent la parole aux lecteurs ? Quel message aimeriez-vous communiquer à ses habitués ?


Marc : Les sites sur la bande dessinée, les forums, pour ma part, c'est comme les dédicaces, tout simplement une possibilité de rencontre, aussi simple soit-elle. Internet a pas mal de défaut mais c'est une source incroyable de découvertes et d'échanges…

Loïc : Pas mieux !


Piehr : Loïc Dauvillier et Marc Lizano, merci !

 

Interview réalisée par Piehr le 13/01/2012