Voici bientôt quinze ans, Rabaté "chine" et trouve une édition de 1926 d'"Ibicus" de Tolstoï. Mais il ne s'agit pas d'une oeuvre de Léon, mais bien d'Alexis, un obscur écrivain russe.
Il pagine, tombe sous le charme et décide d'en faire l'adaptation.
Et quelle histoire !...
L'action démarre en Octobre 1917. Rabaté m'a ainsi emmené suivre la vie d'Ivanovitch Nevzorov. Et elle n'est pas piquée des vers !...
C'est un gars décidé à croquer la vie à belles dents. Une Tzigane lui a prédit la fortune, et riche il décide de devenir. Et qu'importent les scrupules.
Déclinée en quatre grands volumes -maintenant réunis en cette épaisse intégrale- elle m'a révélé un magnifique palimpeste. Qui plus est, le graphisme de l'auteur fait ici montre d'un superbe expressionnisme servi par de fins lavis dont il a le secret.
Ibicus ?... tout ce qu'il fallait savoir pour réussir dans la "sainte Russie" en crise et en proie aux exactions des "Rouges" et des "Blancs".
Et tout cela suite à la lecture d'un incunable oublié.
Grand !
Rabaté montre dans cette série une belle maîtrise du récit, du découpage -parfois cinématographique, parfois carrément figé-, mais aussi quelques belles prédispositions à faire varier ses cadrages, ses jeux de lumière... Pour une BD en noir et blanc, c'est un véritable exploit.
C'est une plongée impressionnante dans la Russie de 1917, celle qui s'apprête à basculer d'un monde à l'autre, celle qui, avec deux révolutions, deviendra un pôle d'attraction dans le monde entier. Siméon Ivanovotvh Nevzorof essaie, quant à lui, de surnager dans le déluge révolutionnaire ambiant, et plusieurs coups de pouce du destin, mais aussi des rencontres avec des fantômes du passé, lui permettront de devenir un grand personnage. Entre prédiction à double sens, et surréalisme aôcalyptique, le récit de Tolstoï est ici magnifiquement retravaillé par Rabaté.
Son adaptation de l'oeuvre de Tolstoï est magistrale presque de bout en bout, et nous permet d'apprécier à sa juste valeur une oeuvre intemporelle.
Le dessin de cette série est vraiment sympa. C'est plus de la peinture en fait : en quelques ombres, sans avoir besoin de s'attarder sur les détails, le dessinateur crée ici des planches de toute beauté. C'est à mes yeux une sorte d'impressionnisme : les détails ne sont pas présents, mais la peinture est telle que le cerveau fait le travail lui-même automatiquement, sans effort, et on a l'impression de plonger dans chaque scène, chaque décor, avec sa foule de détails et d'ambiance. Assez impressionnant à mes yeux.
Bref, je trouve cette BD belle.
Mais le dessin ne fait franchement pas tout pour moi. Car je me suis franchement ennuyé à la lecture de cette adaptation d'un livre du début du siècle. Le héros n'est pas attachant pour moi, ses aventures vont dans tous les sens sans jamais avoir réussi à m'accrocher. C'est presque avec peine que j'ai lu l'intégrale de la série, n'étant à moitié captivé qu'au moment du passage dans le contre-espionnage. Pour le reste, j'ai lu ça sans aucun plaisir.
Heureusement, contrairement aux albums à l'unité qui sont très cher, cette intégrale a le gros avantage d'être assez jolie et bon marché. Mais malgré le beau dessin, l'absence de plaisir de ma lecture ne m'incite pas à en conseiller l'achat.