Autant dans sa conception que dans son exécution.
En effet le pari de Georges et Layla Bess de nous faire découvrir "de l'intérieur" l'écriture d'une histoire, est très intéressante. On eût pu craindre le côté "je suis un être supérieur, je crée la vie, etc.", mais pas du tout, on suit le couple dans ses hésitations, ses aller-retours, ses interrogations quant à l'orientation à donner à leur histoire. En cela l'oeuvre est d'une fraîcheur déconcertante et bienvenue, même si le procédé est "voulu".
Cela donne une mise en abyme de l'histoire tout à fait intéressante, d'autant plus que le conte qui nous est narré est passionnant, prenant. On a du mal à s'en détacher.
D'autant plus que le dessin de Georges Bess est d'une maîtrise époustouflante, comme dans "Escondida", et que du coup son récit est entièrement réaliste, malgré le côté fantastique qui sous-tend toute l'histoire.
Un premier tome réellement prenant, qui annonce une suite que je vais m'empresser de lire.
Sur les conseil d'amis avisés, ça aurait été habituellement rigoureusement le style de BD que j'aurais évité. Et j'aurais vraiment loupé quelque chose.
Pour commencer, le dessin de Bess est superbe ! En noir et blanc, j'ai franchement eu l'impression de voir des planches de Moebius. Je ne sais pas si c'est moi qui n'y connais rien à la technique du dessin, si c'est juste une coïncidence ou si Bess a véritablement un style proche de celui de Moebius, mais en tout cas, je trouve qu'il a presque autant de talent. Il insiste d'ailleurs un peu plus sur les détails, ce qui me donne également parfois un style que je trouve proche de celui de Boucq.
Boucq, Moebius, autant dire que j'apprécie le dessin de Bess dans cette BD !
Quant à l'histoire, si l'on s'en tenait au conte qui y est racontée, elle serait plutôt moyenne, relativement déjà vue en fait. Bess semble avoir gardé un peu des idées scénaristiques de Jodorowsky, tout en y mêlant une ambiance indienne très réussie. Bref, un conte simplement moyen. Mais c'est la façon dont il est abordé dans cette BD qui est vraiment sympa. On a l'impression de suivre la création d'un scénario de BD du début à la fin. Bess et sa femme discute du scénario tout en se baladant en Inde, Bess raconte ses idées au fur et à mesure, la façon dont il compte tout mettre en page, la façon dont il veut représenter ses personnages, et sa femme l'écoute, le critique, se moque un peu de lui, lui demande de recommencer les morceaux d'histoires qui ne lui plaisent pas. Bref, c'est une histoire, un scénario, qui se crée sous nos yeux. Bess nous propose différentes alternatives, sa femme choisit celles qui lui plaisent le plus et critique les quelques oublis ou facilités scénaristiques possibles. Le tout est fait sur un tout léger, plein d'humour, parfois franchement hilarant (du style au moment où Bess est énervé en pensant aux Critiques de BD qui lui ont un jour déplu, il décide de se venger sur le Grand Méchant de son histoire, et vlan, ce dernier se reçoit une météorite sur la tronche alors qu'il était parti au toilettes).
Une lecture très agréable, un conte auquel on s'accroche parce qu'on découvre exactement la façon dont il a été créé et raconté, un dessin excellent, un vraiment bon moment passé à lire cette BD et sa suite.
On reconnaît bien ici le trait de l'auteur d'"Escondida", très semblable et malheureusement toujours un peu vide en noir et blanc. Autant certaines cases sont très fouillées, autant d'autres sont presque vides. Autant certaines sont absolument superbes (planches 140, 141, 153 par exemple), autant ce dessin manque de couleurs dans le reste de ces deux albums.
Mais le plus marquant, c'est sans doute la narration (le bordel narratif, pourrait-on dire). Car "Leela et Krishna" ne raconte pas une histoire, mais le processus de création d'une histoire. On voit donc l'auteur et sa femme, en vacances en Inde, en train de parler, discuter, chercher, argumenter, s'engueuler même, pour créer cette histoire. Ce procédé n'est certes pas nouveau, mais porté ici à un sommet : toute l'histoire est une suite de discussions, d'inventions au pied levé, parfois même de retours en arrière et de changement de la trame précédemment exposée. Ca rend bien sûr l'ensemble plutôt difficile à aborder.
De fait le début paraît un peu... laborieux, disons, et j'ai eu un peu de mal à entrer dans l'histoire. Mais au bout de la moitié du tome 1, j'y étais entré, sans même m'en être aperçu, ce qui me paraît constituer un gage de réussite de la part de l'auteur.
Il faut dire que cette série a un charme bien particulier. L'auteur pratique abondamment l'ironie, voire l'auto-dérision, et nous en fait profiter en live, en nous montrant le résultat de telle ou telle attitude sur l'histoire créée. Il utilise aussi de nombreux clichés, mais volontairement et à bon escient. Le côté horrible tragédie larmoyante parvient ainsi à trouver sa place tout naturellement en s'insinuant dans l'esprit du lecteur presque sans qu'il le remarque. Les quelques délires mystico-métaphysico-new age sont présentés de façon décalée et passent donc très bien.
Et enfin, le petit mot tout à la fin m'a soufflé. J'ai refeuilleté les deux albums pour vérifier, et c'est rigoureusement exact alors que je n'avais même pas remarqué. Vraiment excellent, ce petit truc.
Donc voilà, moi je conseille cette lecture a priori peu alléchante, parce que c'est différent et surtout que c'est bien.